1 - Le développement préoccupant des maladies liées à l’alimentation

La France n’est pas épargnée par les maladies liées à une alimentation trop riche, notamment en matières grasses saturées, en sucres et en sel et d’autre part trop pauvre en fibres et micronutriments (vitamines, minéraux). Parallèlement les apports en calcium et en glucides complexes sont insuffisants chez plus de 70 % des enfants. A l’origine de ces déséquilibres, l’évolution opérée dans notre alimentation qui voit régresser la part d’aliments bruts (fruits, légumes notamment) en faveur d’aliments transformés industriels souvent caloriques.

Quelques chiffres résument l’impact néfaste de cette évolution sur la santé des Français : depuis les années 60, les taux d’obésité et de surpoids chez les enfants ont été multipliés par six pour atteindre 17%. Quant aux adultes ils sont un sur deux à être concernés par ces affections qui contribuent à l’apparition ou la complication de pathologies comme le diabète et les maladies cardio-vasculaires.

Depuis de nombreuses années, les autorités sanitaires mondiales ont clairement défini les axes de prévention des maladies liées à l’alimentation :

  • améliorer la qualité nutritionnelle des aliments par les industriels. Les engagements pris par ceux-ci pour réduire la teneur en sel, matières grasses, sucres de leurs recettes n’ont pas significativement porté leurs fruits ;
  • l’encadrement du marketing alimentaire à destination des enfants est inopérant et se heurte aux réticences des industriels : en 2020 l’UFC Que Choisir a constaté que 90% des publicités alimentaires destinées aux enfants font la promotion de produits trop gras, salés ou sucrés ;
  • et enfin informer les consommateurs sur la qualité nutritionnelle des aliments transformés.

En réponse à cet objectif d’information des consommateurs, la réglementation européenne définit depuis les années 1990 le format de l’information nutritionnelle. Il s’agit d’un tableau (voir modèle ci-contre) présentant de manière chiffrée la composition des principaux nutriments exprimés pour 100 grammes du produit (pour la version la plus simple : glucides, matières grasses, protéines, sel, et dans les versions les plus complètes les vitamines, minéraux, etc…).

Mais du fait de son évidente complexité, cet étiquetage est l’information figurant sur les emballages qui est la moins lue et la moins comprise par les consommateurs. C’est ce qu’a démontré une étude réalisée en 2005 par le Bureau Européen des Unions de Consommateurs (Beuc) auprès de 3000 personnes à travers l’Union Européenne (UE). Ainsi, sur la base du tableau d’information nutritionnelle, 82 % des personnes interrogées étaient dans l’incapacité d’identifier la teneur élevée en sucre du produit test qui leur était présenté.

La désaffection des consommateurs pour cet étiquetage tient d’abord à sa présentation très rébarbative : format sous forme de tableau, chiffres à la virgule près, termes scientifiques... Mais au-delà des aspects formels, les consommateurs ne disposent généralement pas des connaissances nutritionnelles pour savoir quelle est la teneur raisonnable pour un nutriment, même s’il s’agit de composants aussi élémentaires que le sucre ou le sel. Ceci est encore plus vrai pour les teneurs en minéraux et vitamines présentes dans les versions les plus complètes.

 
2 – La nécessité d’un étiquetage nutritionnel simplifié

Longtemps favorables aux seuls systèmes d’étiquetages basés sur les nutriments, les autorités sanitaires au niveau international ont finalement pris conscience de la nécessité de définir un modèle plus facilement compréhensible. Ainsi, s’agissant de l’information sur la qualité nutritionnelle, l’OMS (en 2014 !) considérait qu’il fallait « promouvoir, grâce au leadership des Pouvoirs Publics (…) le recours à un étiquetage explicatif ou facile à comprendre pour le consommateur sur la face avant des emballages ». C’est ainsi que diverses formules (ex ci-dessous) ont été proposées par les industriels ou les distributeurs pour « améliorer » l’information nutritionnelle.

 

Le moins que l’on puisse dire est que la simplification et la compréhension ne sont pas vraiment au rendez-vous, avec de plus le risque de voir coexister différents types d’étiquetage.

En 2011, une équipe de l’INRA a réalisé une étude afin de déterminer les critères pour qu’un étiquetage nutritionnel soit compris et utilisable par le grand public. Cette étude mettant un panel de consommateurs en situation de faire les courses, analysait la composition de leur chariot selon les différents types d’étiquetages nutritionnels présents sur les produits. Les principaux critères identifiés dans le cadre de cette étude ont été les suivants :

  • Une information unique synthétisant l’ensemble des caractéristiques nutritionnelles est plus efficace qu’un étiquetage donnant le détail nutriment par nutriment.
  • Un étiquetage coloriel permettant d’identifier en un coup d’œil les produits les mieux comme les moins bons, est le plus efficace.
  • Des critères d’appréciation communs à l’ensemble des aliments sont plus efficaces que des critères propres à chaque famille d’aliments.

En 2013, le Ministère de la Santé a commandé au Professeur Serge HERCBERG des propositions pour relancer la politique nutritionnelle française dans le cadre de la Stratégie Nationale de Santé. Dans son rapport remis en novembre 2013 figurait la proposition d’un étiquetage nutritionnel simplifié qui constituerait le modèle officiel utilisable à titre volontaire par les opérateurs. Cet étiquetage est un modèle comportant une seule information synthétisant un ensemble de caractéristiques nutritionnelles : calories, matières grasses saturées, sucres, sel et dans certains cas protéines, fibres, proportion de fruits, de légumes.

Cette information synthétique (le Nutri-score) est donnée par une pastille de couleur qui est verte, jaune, orange, ou rouge, accompagnée d’une lettre de A à E en fonction des caractéristiques nutritionnelles de l’aliment (voir exemple ci-dessous). Les produits porteurs d’un étiquetage rouge - E sont les produits ayant la moins bonne qualité nutritionnelle et à ce titre il est recommandé de les consommer de manière occasionnelle ou en quantités limitées. A l’inverse les produits bénéficiant de la couleur verte - A, sont les aliments qui ont un intérêt nutritionnel marqué et qui doivent être consommés de manière quotidienne et en quantités suffisantes. Le modèle est donc conforme au trois critères principaux définis dans le cadre de l’étude ‘Label’ de l’Inra.

 

En mai 2014, dans l’objectif d’inscrire cet étiquetage nutritionnel simplifié dans le futur projet de Loi de Santé, une pétition est lancée par 31 sociétés savantes et associations parmi lesquelles on recense notamment la Société française de santé publique, la Société française de pédiatrie, l’Association française des diététiciens nutritionnistes, la Fédération française de cardiologie, la Société française de nutrition, l’Association française des diabétiques et l’UFC-Que Choisir. Pour appuyer le nutriscore, l’UFC Que Choisir l’avait en 2015 appliqué à plus de 300 produits pour faire la preuve de son efficacité. Vous pouvez retrouver ici les résultats de cette étude.

Répondant à cette demande, le projet de Loi de Santé transmis par le Gouvernement à l’Assemblée Nationale prévoyait à son article 5 le principe d’un étiquetage nutritionnel simplifié. L’utilisation de ce modèle restait volontaire, car la réglementation européenne interdit à un Etat membre d’imposer des dispositions d’étiquetage supplémentaires. En revanche, dans le cas où un opérateur (fabricant ou distributeur) voudrait utiliser un modèle d’étiquetage nutritionnel simplifié, alors le modèle proposé dans la Loi constituerait le modèle officiel unique.

Il a ensuite fallu attendre 2016 pour que le gouvernement expérimente cet étiquetage nutritionnel simplifié. Le modèle nutriscore s’est imposé parmi 4 systèmes visuels mis en concurrence et testés en septembre 2016. Cette évaluation grandeur nature a mobilisé durant 10 semaines pas moins de 40 magasins pour tester ces différents dispositifs.

La France a ensuite adopté le nutriscore par arrêté ministériel, le 31 octobre 2017, en tant qu’affichage nutritionnel officiel. Le bureau européen de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est félicité de cette initiative, et a salué le fait que « la France a très largement fondé sa décision sur les données probantes disponibles à ce sujet ».

 
3 – La bataille du Nutri-score : de facultatif à obligatoire ?

Depuis le début le nutriscore a dû faire face à de nombreuses oppositions. Dès 2016 les industriels ont tenté de freiner l’obtention d’un étiquetage nutritionnel efficace. En 2016, 6 géants de l’agroalimentaire (Nestlé, Mars, Unilever, Mondelēz International, The Coca-Cola Company et PepsiCo) se sont organisés pour contrer les affichages nutritionnels en Europe comme en France et imposer leur propre logo.

En 2017, alors que le gouvernement officialisait le choix du nutriscore comme logo nutritionnel officiel, la Fédération des produits de l’épicerie invitait ses adhérents à adopter un autre logo, pourtant débouté par le gouvernement, moins sévère envers les produits gras et sucrés.

Une lutte silencieuse oppose aussi l’industrie agroalimentaire aux institutions de santé. En effet, face à la progression de l’obésité et des pathologies liées à une mauvaise alimentation (diabète, maladies cardiovasculaires, hypertension, certains cancers…), l’UFC-Que Choisir a bien souvent appelé l’État à agir. Mais ce dernier reste trop souvent tétanisé par le poids économique de la filière au détriment de la santé des consommateurs. Ainsi, la mise en place de repères nutritionnels clairs et la lutte contre l’obésité ou l’addiction à l’alcool est entravée. De même, toutes les tentatives d’interdiction de la publicité pour des aliments de mauvaise qualité ciblant les enfants ont été mises en échec.

Et pourtant petit à petit le nutriscore s’impose comme l’étiquetage nutritionnel de référence.

  • En mai 2019 l’UFC-Que Choisir publiait les résultats de son enquête exclusive sur les préoccupations et attentes consuméristes des Français pour l’Europe de demain (15 352 répondants). 88 % des répondants s’y déclaraient favorables à rendre le nutriscore obligatoire à l’échelon européen !
  • A ce jour sept pays européens : France, Belgique, Allemagne, Luxembourg, Pays-Bas, Espagne et Suisse… l’ont adopté mais toujours sur une base volontaire. Certains comme l’Italie y restent farouchement opposés !
  • De nombreux industriels (dont certains opposés au départ comme Nestlé, Kellogs et PepsiCo !) ou distributeurs pour leurs marques propres (Intermarché, Leclerc, Auchan, Casino) se sont engagés à faire figurer le NS sur leurs produits mais force est de constater qu’il apparaît plus facilement sur les produits de nutriscore A et B, et qu’il est beaucoup plus rare sur les produits de nutriscore D ou E.
  • Début 2021, trois ans après le lancement officiel du nutriscore, Santé publique France en dressait un bilan très positif. D'après une enquête menée en septembre 2020 auprès d'un millier de Français, 93 % des consommateurs connaissent à présent le nutriscore, et parmi eux plus de la moitié déclarent avoir modifié une ou plusieurs habitudes d’achat grâce à ce logo. Un tiers des consommateurs privilégient ainsi à présent les produits ayant le meilleur NS au sein d'un même rayon, et autant déclarent limiter leur consommation de produits présentant un mauvais nutriscore.
  • Côté entreprises, le bilan est également positif avec 50 % des volumes des ventes alimentaires qui impliquent à présent des produits au nutriscore visible. Et face au pouvoir prescriptif de ce logo, l'industrie agroalimentaire s'adapte. Exemple : Intermarché, qui a annoncé avoir amélioré l'équilibre nutritionnel de plusieurs centaines de ses produits afin, notamment, d'afficher un meilleur nutrisore. Diminution du sel dans un plat de semoule, choix d'une viande moins grasse dans des tomates farcies ou encore augmentation de la proportion de fromage frais dans un dessert aux fruits pour enfants... À chaque fois, la note affichée s'en est trouvée améliorée, valorisant le produit auprès des consommateurs.

On pourrait donc penser que le nutriscore est sorti vainqueur de la bataille et que la dernière étape qui lui reste à franchir : le choix du nutriscore fin 2022 par la Commission européenne comme étiquetage nutritionnel obligatoire, n’est qu’une formalité. Ce serait oublier l’opposition persistante de certains pays dont le plus virulent l’Italie en a rallié d’autres à sa cause comme la Grèce, la République-Tchèque et la Roumanie. De plus l’Italie a choisi un autre type d’étiquetage : le Nutrinform Battery (ci-contre) qui rappelle l’ancien étiquetage et dont le moins que l’on puisse dire est que sa lisibilité et sa compréhension par les consommateurs ne sont pas au rendez-vous.

Ces pays s’appuient aussi sur un argument très discutable : le nutriscore défavoriserait des produits traditionnels bénéficiant de critères de qualité (AOP) comme en Italie par exemple le jambon de Parme, le parmesan. Et cet argument est repris dans des pays ayant adopté le nutriscore comme la France et l’Espagne. Pour la France le lobby du Roquefort est en pointe dans ce combat rejoint par d’autres produits AOP : fromages, charcuteries, etc. De plus les cahiers des charges des AOP étant stricts il leur est difficile de modifier leur mode de fabrication. D’où la demande des AOP (du moins certaines) d’être exemptées du nutriscore.

A ces arguments il peut être opposé :

  • Que le nutriscore ne stigmatise pas les aliments traditionnels comme le montre l’étude de l’UFC Que Choisir (cf.ci-dessous). Ils se répartissent en fait entre toutes les notes de A à E, les notes D et E concernant surtout des fromages, les produits charcutiers et certains desserts, non pas parce qu’ils sont AOP ou IGP mais parce qu’ils ont trop gras, salés ou sucrés ;
  • Que le nutriscore n’interdit bien sûr pas la consommation d’aliments classés D ou E mais indique simplement qu’ils doivent être consommés en quantité et à des fréquences raisonnables ;
  • Que le nutriscore est utile pour choisir entre deux aliments de même nature et que la critique du nutriscore parce qu’il donne une note A à un Coca-cola light et E à du Roquefort n’a aucun sens !